L’ado a soif d’idéal

Bonjour à tous,

Me souvenant de ce livre de Philippe Van Meerbeeck, je m’étonne d’avoir oublié de le mettre en ressources. Voici quelques extraits qui, me semble-t-il, peuvent intéresser toute personne en relation avec des adolescents. Cet ouvrage est, pour moi, un argument de plus en faveur d’une école nourrissante pour l’intelligence affective ainsi que pour l’ouverture de la conscience spirituelle.  Bonne lecture !

9782873869021Philippe Van Meerbeeck, Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ? L’adolescent et la soif d’idéal, Racine, 2015

  • Dans l’adolescence « traditionnelle », les filles et les garçons, séparés de leur famille d’origine et séparés les uns des autres, recevaient une initiation très différenciée donnée par des maîtres. Les mythes et les rites permettaient à ces jeunes de recevoir des références culturelles et sociales qui leur donnaient des fondements consensuels identitaires. (…) Comment devenir un homme, comment devenir une femme, parce que la possibilité d’engendrer est arrivée du jour au lendemain ?
  • Pas ou très peu de couples se créent durant la première adolescence. Les adolescents ont par contre deux soucis majeurs : celui d’être dans un groupe et celui d’avoir un meilleur ami.
  • Facebook change l’expérience amicale juvénile. (…) Le regard et la voix suivent la discussion écrite, laquelle n’a plus rien à voir avec les lettres d’antan. (…) Malgré ces changements considérables, l’amitié au sens noble du terme reste une expérience juvénile fondamentale. (…) Durant l’adolescence, l’amitié est le refuge contre la solitude, le chagrin et le découragement. À mon meilleur ami, je peux tout dire et il sera toujours là pour moi.
  • L’âge des « moyens », 14-16 ans, est celui de l’adolescence nommée « âge ingrat ». On l’a longtemps appelé aussi « âge bête », ce qui est paradoxal, puisqu’à cet âge, l’adolescent qui va bien découvre petit à petit la pensée abstraite et entre dans la capacité de penser par lui-même. (…) La déconstruction  des valeurs familiales et, néanmoins, l’envie de croire vont le rendre très sensible à l’esthétique du Moyen-Âge. (…) On retrouve le besoin d’enchantement pour accompagner la destruction sans destructivité. (…) Tous … sont sensibles, voire attirés par les gourous, par les sites fanatiques, par les discours qui semblent dire la Vérité. L’esprit chevaleresque, l’envie de croire, le goût du sacrifice conduisent plus d’un à combattre en Syrie et à penser le destin kamikaze comme héroïque. (…) Avant d’être potentiellement meurtrière, l’identification « hystérique », si bonne à vivre, est un symptôme adolescent. Prenons l’exemple de la Coupe du monde de football. Hurler en chœur l’hymne national, ce qui était parfaitement ringard il y a peu, est devenu irrésistible pour les jeunes et les moins jeunes d’un pays qui se trouve sélectionné. (…) On voit comment insensiblement, une identité collective devient haineuse, violente et bientôt meurtrière.
  • Pour sortir de son adolescence, le jeune doit pouvoir compter sur un père ou sur quelqu’un qui en assure la fonction, et c’est bien sûr parfois la mère. (…)
  • Tous ces tyrans orientaux à la tête de ces mouvements, sont eux aussi des figures paternelles, qui mettent de l’ordre par leur pouvoir incontestable.
  • D’où est-ce que je viens ? Les trois questions identitaires sont au cœur de l’adolescence et elles vont ou pas lui permettre de penser à la vie qui s’offre à lui, à la vie qu’il pourra donner un jour, à la vie qui, pour certains, ne vaudra pas la peine d’être vécue.
  • L’adolescence proprement dite est caractérisée par l’envie de comprendre. Mark Twain disait qu' »il y a deux dates importantes dans la vie : celle de la naissance et celle du jour où on a su pourquoi on était né ». Cette deuxième date se situe dans l’adolescence, cet âge de la vie durant lequel les capacités intellectuelles se déploient « incroyablement ». Après avoir cru avec la foi du charbonnier, l’adolescent devient cartésien : je pense, donc je suis. Ou mieux encore : je doute, donc je suis. (…) La recherche d’un sens à donner à sa vie, y compris dans sa dimension spirituelle, peut se faire avec des sites prévus pur cela. On peut trouver un supermarché de la spiritualité, avec les gourous et les stages de formation nécessaires. La recherche d’un sens à sa vie participe de la quête de la vérité. (…) Les procédures de vérité selon Alain Badiou : la politique, la science, la poésie et l’amour (…) ont été fortement modifiées par internet. (…) Le sentiment que tout est possible, et sans limite aucune, entraîne pour l’adolescent une potentialité addictive considérable. Cette dépendance-là est sans produit matériel, mais elle peut être, on l’a bien vu, très toxique car la virtualité permet de faire l’économie de la découverte de la réalité.
  • Se situant au-delà de l’élève, l’adolescent demande à rencontrer, au-delà du professeur, l’être humain avec ses questions et ses angoisses. Parmi les témoignages d’adolescents recueillis par Madeleine Natanson pour son livre Des adolescents se disent : voyage au pays des adolescents ordinaires, De Boeck, Bruxelles, 1998, certains soulignent l’importance pour eux que le professeur accepte de ne pas tout comprendre mais qu’il puisse faire de ce non-savoir une ouverture à l’écoute, au dialogue pour entrer avec eux dans l’énigme de l’adolescence.
  • Dans notre monde hyper-branché, l’école n’a jamais eu autant d’importance, car l’adolescent veut rencontrer quelqu’un qui tienne bon, qui supporte ses attaques juvéniles et qui lui assure une fonction encadrante dans la constance.
  • Dans la quête de vérité qui caractérise l’adolescence, il faut offrir à un adolescent un espace psychique propre à la construction d’une capacité de penser. (…) Il ne pourra accéder à une pensée capable de synthèse et d’abstraction que si l’universalité est passée par la singularité de son histoire propre.
  • Le temps de l’esprit est le temps de l’engagement, celui de l’adolescence tardive, de 18 ans à l’autonomie exigée dans notre monde désenchanté. (…) L’engagement à la va-vite, la soumission aux discours pervers, propagandistes ou publicitaires, l’aveuglement de la virtualité qui se fait passer pour la réalité, à tous ces risques, tous les jeunes du monde « mondialisé » sont exposés et sont des proies faciles. Leurs identifications sont multifactorielles et en mosaïque, avec des appartenances fragilisées ou des identités meurtrières. L’engagement fanatique ou absurde est très attirant, car il simplifie la question du sens de la vie en l’écartant par un passage à l’acte comme dans le suicide ou l’attentat-suicide. (…) Le sacrifice est aux yeux des jeunes assez irrésistible, car il leur semble téméraire, romantique et héroïque.
  • Dans le monde de l’hétéronomie, la place du jeune était établie en fonction de toute une série de critères qui ne dépendaient pas de lui : sa naissance, sa classe sociale, le métier de son père, sa religion, ses études… Dans le monde actuel de l’autonomie, le choix incombe au jeune lui-même. (…) Les jeunes ont du coup l’embarras du choix. (…) Qu’est-ce qui rend nos adolescents fous à lier et à tuer ? Ce sont des âmes meurtries qui ont souvent tenté d’aimer à perdre la raison. (…) L’adolescent déconnecté du social et hyperbranché peut devenir un fou à tuer faute de liens structurants et de rencontres humanisantes.
  • Nous avons tous vu à la télévision des matchs de football qui finissaient mal à cause de bagarres entre supporters. Cette violence autorisée par le sentiment d’appartenance est très présente durant l’adolescence. Elle s’accompagne du mécanisme du bouc émissaire, si fréquent dans les classes d’adolescents.
  • Krishnamurti avait écrit : « Quand vous vous identifiez vous-même comme indien, musulman, chrétien ou européen, ou quoi que ce soit d’autre, vous êtes en passe de devenir violent. Pourquoi ? Parce que vous vous séparez du reste de l’humanité. » ( Jiddu Krishnamurti, né le 12 mai 1895 et décédé le 17 janvier 1986, philosophe d’origine indienne, promoteur d’une éducation alternative.
  • Dans notre monde désenchanté, on retrouve chez les jeunes des conduites ordaliques qui sont des comportements à haut risque, motivés par le besoin de jouer avec la mort pour revitaliser leur existence. (…) La prise de risque est une recherche de maîtrise, face à un sentiment d’impuissance.
  • L’endoctrinement est associé à la séduction. (…) Tous ces jeunes ont besoin de rompre avec leur histoire et leur famille. Ils sont assoiffés d’une autre identité et ils se cherchent un grand combat à mener correspondant à leurs aspirations.
  • Le retour du religieux selon Malraux n’est pas du tout celui auquel nous assistons sous sa forme identitaire et fondamentaliste. Il annonce une problématique religieuse radicalement différente de celle du passé. Il en appelle à un événement spirituel majeur pour sortir l’homme de l’abîme dans lequel il s’est plongé au cours du XXè siècle. La fonction positive des dieux est celle d' »être des torches une à une allumée par l’homme pour éclairer la voie qui l’arrache à la bête ». L’agnostique qu’il est ne souhaite pas un renouveau des religions traditionnelles. Il espère un sursaut de spiritualité qui viendra du plus profond de l’esprit humain et qui ira dans le sens d’une intégration consciente du divin dans la psyché.

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André Stern, Semeurs d’enthousiasme

myspace.com
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André Stern, Semeurs d’enthousiasme, Manifeste pour une écologie de l’enfance, L’Instant présent, 2014, 27 pages. (Extraits)

 

En éducation, l’air frais nous vient de la science, de l’observation des incroyables dispositions de l’enfant et de l’attitude respectueuse qui, immanquablement, en résulte.

(…)La neurobiologie moderne a démontré que le cerveau se développe en fonction de l’usage que l’on en fait ! (…) Le cerveau se développe là où nous l’utilisons avec enthousiasme ! (…)

En observant les petits enfants, on constate qu’ils éprouvent une poussée d’enthousiasme toutes les 3 minutes. Chez l’adulte, une telle poussée ne se vit en moyenne que de 2 à 3 fois par an… Pourquoi personne ne s’est-t-il demandé ce qu’il adviendrait d’un enfant qu’on laisserait toute sa vie dans sont état d’enthousiasme naïf ? (…) Il y a un génie potentiel en chaque enfant. (…) Pour y parvenir, il nous faut, absolument, nous libérer des hiérarchies entre les métiers et entre les matières. (…)

Ce n’est pas par hasard que la nature nous a équipés de la capacité de jouer : il s’agit du plus surprenant, du plus efficace, du plus adapté et du plus heureux des dispositifs de développement cérébral. (…) Pour lui (l’enfant), jouer et apprendre sont de parfaits synonymes.

(…) L’enfant ne connaît qu’union, entente et solidarité. (…) L’enfant ne survivrait pas sans la solidarité. (…) C’est son unique expérience.

(…) L’enfant, dès 12 mois, nous imite !

(…) On a longtemps cru qu’il fallait rendre l’enfant autonome en « coupant le cordon », en l’incitant à « quitter le nid ». Dorénavant, on sait que c’est l’inverse : c’est d’un port d’attache dont il aura, infailliblement, éprouvé la fiabilité, que l’enfant partira, un jour (le sien) sans crainte, à l’aventure.

(…) Mettre l’enfant à l’écart du monde, c’est contrarier sa disposition spontanée à aller « dans le vaste monde ».

(…) Alors qu’ils portent en eux la conscience des synergies nées des différences, ils sont mis en catégories, comparés selon ce qui est comparable, et s’adaptent dès leur plus jeune âge, à la plus grande sapeuse de potentiels jamais rencontrée : la compétition.

(…) On a cru nécessaire de préparer l’enfant à la frustration, afin qu’il y soit résistant. (…) Mais c’est tout l’inverse qui est vrai : lorsque la satisfaction est majoritaire, la frustration n’est qu’anecdotique.

(…) Chaque fois que l’on intervient, même plein de bonne volonté, dans le processus naturel, on fragilise l’enfant, (…) sa confiance en son aptitude à apprendre et à se dépasser lui-même – aptitude pourtant native.

(…) Choisir d’accueillir, sans valorisation, sans dévalorisation, la disposition spontanée de l’enfant est une attitude qui demande à mettre de côté ses propres expériences, ses attentes, ses idées, ses habitudes, ses désirs et ses conditionnements. (…) IL existe une méthode infaillible pour se mettre à l’abri des faux-pas et de ses propres peurs : ne jamais partir de soi, toujours partir de l’enfant. (…) Il ne faut qu’une structure. Faire de tout ce qui assure, de tout ce qui rassure. (…) Les mêmes jeux, les mêmes parcours, indéfiniment, sans que l’adulte zélé ne propose de variations. (…) Si l’enfant joue trop au même jeu, on pense qu’il va s’ennuyer, alors on lui propose le changement. Or, l’ennui découle de l’inconstance, et l’inconstance découle de l’interruption artificielle de la continuité.

 

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Françoise Héritier et l’école

lavie.fr
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Entretien avec Françoise Héritier

in Olivier Le Naire, Nos voies d’espérance, Entretiens avec dix grands témoins pour retrouver confiance, Actes Sud, Les liens qui libèrent, 2014

 

p 210 – 211 : Il faut investir massivement dans les crèches et les écoles maternelles, non pour fabriquer des enfants précoces qui sachent lire ou écrire plus tôt que les autres, mais afin qu’ils apprennent dès le plus jeune âge la sociabilité, le bien commun, la vie collective, la tolérance, et puis cette générosité (…) Qu’ils apprennent aussi les différents supports de la communication, qui passent par le geste, le toucher, le rire, le sourire, le regard. Tout cela éviterait de se retrouver dans les impasses que nous connaissons aujourd’hui. Cette ambition suppose de revoir entièrement nos méthodes éducatives, les buts de l’enseignement, la formation des maîtres. Et donc, au préalable, de réfléchir collectivement à la société que nous voulons vraiment, aux valeurs qui nous animent. (…)

Aujourd’hui, nous continuons sur ce vieux savoir alors que les conditions ont changé. Je pense qu’il faudrait, au contraire, promouvoir des systèmes fondés sur les capacités imaginatives des enfants. J’ai été frappée par un article de presse, lu récemment, dans lequel Jamel Debbouze expliquait qu’il a été sauvé par une personne qui, dans sa petite ville, avait monté un atelier d’expression corporelle et d’expression parlée.

(…) Je ne plaide pas pour laisser les enfants décider eux-mêmes, car ce serait une erreur fondamentale de croire que les élèves ont la science infuse ou savent mieux que nous. Non, je ne pense pas ça non plus. Les enfants sont forgés par les parents, les maîtres, les institutions, la culture et les autres. Mais il n’empêche qu’ils sont chacun dotés de qualités et surtout de capacités créatives et imaginatives énormes. Il ne faut pas les brider, voilà tout. Et il ne me semble pas hors de notre portée de prendre cela en considération.

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Edgar Morin : aider à apprendre à vivre

tempsreel.nouvelobs.com
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Edgar Morin, La Voie Pour l’avenir de l’humanité, Fayard, 2011, p152-153

La réforme de l’éducation doit partir de la parole de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau où l’éducateur dit de son élève : « Je veux lui apprendre à vivre ». Vivre s’apprend par ses propres expériences, avec l’aide d’autrui, notamment parents et éducateurs, mais aussi les livres, la poésie. Vivre, c’est vivre en tant qu’individu affrontant les problèmes de sa vie personnelle, c’est vivre en tant que citoyen de sa nation, c’est vivre aussi dans son appartenance à l’humain. Bien sûr, l’étude de la littérature, de l’histoire, des mathématiques, des sciences contribue à l’insertion dans la vie sociale, et les enseignements spécialisés sont nécessaires à la vie professionnelle. Mais, avec la marginalisation de la philosophie et de la littérature, il manque de plus en plus dans l’éducation la possibilité d’affronter les problèmes fondamentaux et globaux de l’individu, du citoyen, de l’être humain. Ces problèmes nécessitent, pour être considérés, la possibilité de réunir nombre de connaissances séparées en disciplines. Ils appellent une façon plus complexe de connaître, une façon plus complexe de penser. Et c’est cela que voudrait apporter la réforme. Tant que nous ne relions pas les connaissances selon les principes de la connaissance complexe, nous restons incapables de connaître le tissu commun des choses : nous ne voyons que les fils séparés d’une tapisserie. Identifier les fils individuellement ne permet jamais de connaître le dessin d’ensemble de la tapisserie.

Du coup, l’enseignement qui part de disciplines séparées au lieu de s’en nourrir pour traiter les grands problèmes casse par là même les curiosités naturelles qui sont celles de toute conscience juvénile qui s’ouvre : Qu’est-ce que la connaissance pertinente ? Qu’est-ce que l’homme ? la vie ? la société ? le monde ?

Un nouveau système d’éducation, fondé sur la reliance, radicalement différent donc de l’actuel, devrait s’y substituer. Ce système permettrait de favoriser les capacités de l’esprit à penser les problèmes individuels et collectifs dans leur complexité. Il sensibiliserait à l’ambiguïté, aux ambivalences, et enseignerait à associer des termes antagonistes pour saisir une complexité.

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